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" Je tiens à vous féliciter pour la qualité de votre prestation de théâtre d'entreprise, mise en œuvre brillamment par les 4 acteurs. On se rend réellement compte de tous les aspects de mise en place d'une telle démarche et des difficultés rencontrées. Pas aussi simple qu'il n'y paraît… "
Nathalie Juignet, Laboratoire Central des Ponts et Chaussées
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Vénus Noire
Il faut absolument aller voir Vénus noire, le dernier film d’Abdelatif Kechiche, l’auteur engagé de L’esquive et de La graine et le mulet. Pas seulement pour ses qualités cinématographiques (réelles mais discutables) mais parce que ce film est un miroir dans lequel nous pouvons observer et évaluer les tendances racistes qui sommeillent en chacun de nous ; parce qu’il invite à s’interroger sur ce qui fait la dignité humaine, au-delà même du consentement ; parce qu’il conteste à l’empathie son rôle de nécessaire intermédiation entre les victimes et leurs sauveurs ; et parce que Kechiche en a fait une expérience unique, dont les spectateurs heureusement portés à l’introspection ne peuvent sortir tout à fait indemnes.
Ayant moi-même l’ambition (dans le cadre de mes activités théâtragogiques) d’utiliser le théâtre pour permettre aux spectateurs, sur une thématique donnée, de s’affranchir des idées reçues avant de les aider à reconstruire des opinions stables et motivés, j’ai été captivé du début à la fin par ce formidable spectacle, que bien des critiques ont trouvé trop long mais dont on verra pourquoi il ne saurait être plus court. Non manichéen, complexe, puissant, dérangeant mais donnant de très nombreuses clés de compréhension, Vénus noire est le parfait exemple de ce que doit être à mon sens un spectacle pédagogique d’aujourd’hui, une œuvre s’adressant à un public que la complexité ne rebute pas, qui la réclame même, pour aller au fond des choses et comprendre ce qui fabrique nos stéréotypes et nos préjugés. Il ne lui manque au fond que de l’avant et de l’après, des échanges et des débats, des explications sur les choix faits et les partis pris d’auteur dont chacun est certainement le fruit d’une ambition pédagogique qui parfois peut-être nous dépasse. En l’absence de cette préparation et de cette exégèse, on ne peut d’ailleurs comprendre qu’un film d’une telle violence, à l’image et au verbe si crus, ne soit interdit qu’aux enfants de moins de 12 ans.
Vénus noire est bien sûr d’abord un film dénonçant le racisme. Pour nous en dévoiler la nature exacte, Kechiche nous transporte en 1815, au Muséum d’histoire naturelle, dans l’amphithéâtre où notre illustre Cuvier, zoologue et chirurgien, donne un exposé magistral. De « preuves » rassemblées avec ce souci du détail, ce sens de l’observation et ce raisonnement déductif qui sont pourtant, à bien des égards, les fondements du progrès, voilà notre savant, pionnier il est vrai d’une science ne s’étant pas encore exonérée d’idées venant d’ailleurs que d’elle même, qui déduit sans ciller l’infériorité des « nègres » et leur cousinage évident avec les singes et autres mandrills. Dans une remarquable mise en abîme (la « preuve » scientifique se réfutant elle-même), le fondement de toute forme de racisme est ici magistralement exposé : le postulat d’une différence de nature entre des êtres de même nature, d’où peuvent découler toutes les démonstrations (même fausses) et toutes les justifications (même injustifiables).
La vénus noire du film, l’objet d’étude de notre zoologue, est Saartjie Baartman, la fameuse « Vénus hottentote » dont le destin a inspiré de nombreux écrivains[1], l’une des premières femmes de ses races inférieures que le XVIII siècle finissant exhibe dans ses foires et expose dans ses (nouveaux) musées. Car notre vénus présente des caractères génétiques que la science a nommé stéatopygie et macronymphie, vocables plus charitables pour désigner de larges fesses (se développant notamment au cours de la première grossesse, « comme chez certains singes » soulignent les savants de l’empire) et un sexe muni de petites lèvres hypertrophiées, désigné également sous le terme, à l’imagerie douteuse, de « tablier hottentote ». On pense évidemment aux autres Vénus, paléolithiques celles-là, ces statuettes d’os ou d’ivoire, aux attributs féminins exagérés, sensées représenter la déesse mère, la terre ou la femme, c’est selon. L’analogie doit pourtant s’arrêter là car non seulement la première statuette n’a été découverte qu’en 1864 mais surtout, pour ses observateurs scientifiques ou ordinaires, Saartjie Baartman, n’est pas exactement l’incarnation de l’idéal féminin. Disons plutôt une « femme fossile », qui, à l’instar du poisson cœlacanthe, a traversé les âges pour porter, à nos temps modernes, le témoignage de la différentiation des espèces ! C’est à ce titre qu’on peut exhiber, mouler ou conserver dans le formol les attributs sexuels d’un être dont Cuvier ne voit « aucun autre qui soit plus proche du singe ».Après cette leçon d’anatomie comparée qui autorise curieusement l’auteur de L’esquive à tout nous montrer de son héroïne « un peu spéciale », sans encourir les foudres de la censure, celui-ci nous emmène à Londres, au milieu de spectateurs cherchant le frisson dans des théâtres de l’extrême, où des marchands de misères et d’étrange, à une époque où la télé réalité ne divertissait pas encore les familles, exhibent de pauvres diables. Les cinéphiles pensent alors à John Merrick, l’homme éléphant de Lynch, qui avait su nous émouvoir si formidablement en nous montrant des gens formidables s’émouvoir de son horrible destin. Prenons garde cependant à ne pas pousser plus loin la comparaison car, si Saartjie est exposée parmi les monstres, elle n’en fait évidemment pas partie. Le génie de Kechiche est ici de ne pas chercher notre empathie mais notre colère, cette même colère que nous éprouvons (sans larme et c’est à mon avis essentiel) lorsque la dignité de Merrick est bafouée par des salauds poussant leurs maîtresses à l’embrasser sur sa bouche difforme ou le forçant à se regarder dans un miroir apporté pour l’expérience.
Pourtant les motivations des protagonistes de ces deux histoires sont de bien différentes natures : la méchanceté sans racisme pour les uns, le racisme sans méchanceté pour les autres, la curiosité malsaine pour tous et la bêtise pour la plupart. Car la Vénus hottentote n’est pas un nom de scène, ni le titre d’un spectacle, mais la description imagée de cette chose qu’on vient voir. Un tel spectacle n’aurait d’ailleurs aucun intérêt. Imagine-t-on une blonde plantureuse poussant des grognements de bête, qu’un dompteur ferait sortir d’une cage et tiendrait en laisse pour éviter qu’elle ne morde les spectateurs ? N’aurait-on pas envie de rire ou de siffler le malheureux comédien ayant eu si piteuse idée ? Non, ceux qui ont payé leur place viennent voir la vraie femelle d’une sous-espèce d’homme préhistorique. Et même quand ils poussent des oh et des ah d’admiration lorsque Saartjie tire quelques notes d’une calebasse, comme ils le feraient d’ailleurs pour un singe battant la mesure ou un chien savant sautant dans un cerceau, les spectateurs ne peuvent imaginer qu’elle joue la comédie. Elle n’est pas de notre nature, comment douter qu’elle ne soit sauvage ? Là est le racisme viscéral, celui que Cuvier partage avec nombre de ses contemporains. Et je me demande avec effroi si je n’ai pas cru moi-même quelques instants à cette sauvagerie, car au lieu de voir d’abord le pathétique de la situation, j’ai éprouvé la colère paternaliste ou la honte du bobo blanc confronté à l’avilissement insupportable d’un être dont les semblables ont été si longtemps opprimés par les miens : j’ai pensé moi-aussi qu’elle ne jouait pas. Pendant quelques secondes, j’ai été foncièrement raciste.
Quand la rationalité reprend enfin le dessus, nous tous, spectateurs, qui ne sommes à ce moment rien d’autre que les observateurs des voyeurs, si la façon dont Kechiche donne son actrice en spectacle nous dérange, on se pardonne volontiers de ne pas regarder ailleurs (et peut-être même on trouve ça formidable…) en ayant la bonne conscience de partager, avec le cinéaste engagé, le dégout que provoque l’expression de ce racisme instinctif, susceptible de rendre ignoble, après le meilleur des savants, les plus honnêtes mères de famille.
Vénus noire est également un film sur la dignité humaine, dont le brillant scénario[2] permet de retracer la découverte progressive des principales composantes. Des militants d’une ligue humaniste décident de poursuivre, devant le tribunal civil de Londres, cet afrikaner prétendant avoir abandonné femme et enfants pour emmener Saartjie se produire en Europe. Ils dénoncent l’exploitation honteuse dont elle est l’objet et l’atteinte ignoble à sa dignité. La scène du procès, avec ces juges mal perruqués, est certainement l’une des plus captivantes du film[3]. Kechiche utilise le double interrogatoire de Saartjie et de son « producteur » pour brouiller intelligemment les pistes en entremêlant deux questions : celle que se pose l’humaniste : Saartjie est-elle consentante ? Celle qui vient à l’idée du raciste instinctif, on l’a vu, même s’il s’en défend : Saartjie Baartman joue-t-elle la comédie ?
L’intelligence du scénario se révèle ici toute entière : alors que les juges, manifestement soucieux d’être à la hauteur de leur tâche, cherchent une réponse à la question humaniste, voilà qu’ils se satisfont de la réponse que Saartjie donne à la question raciste. « Yes, I’m acting », leur dit-elle, pour affirmer son humanité alors que nous-mêmes savons qu’elle ne consent précisément pas à tout ce que son metteur en scène exige d’elle. « Je joue donc je suis un être humain ». Bien qu’ils nous déroutent de prime abord (en répondant ainsi, elle renonce à la liberté que lui offre le tribunal), tous les choix de Saartjie mis en scène par Kechiche découlent très logiquement de l’ordre de priorité qu’elle accorde aux éléments concourant à la dignité : un, l’humanité, deux, le consentement, trois mais bien après, la possibilité d’échapper aux diverses formes d’asservissement et d’avilissement dont elle est l’objet. Car la pire des indignités, pour un être humain, est de ne pas être reconnu comme tel par ses semblables, ne pas être traité humainement étant finalement secondaire. Pour Saartjie, c’est vrai au théâtre et c’est vrai au Muséum, où elle refuse de montrer son sexe à la Science alors même qu’elle accepte, sans bien sûr y consentir tout-à-fait, le regard et le toucher inquisiteurs de son proxénète et de ses clients.
L’afrikaner est sur le même registre, qui se défend avec conviction d’être un raciste viscéral, n’hésitant pas à se moquer de ses accusateurs et de ses juges pouvant sérieusement imaginer que Saartjie ait pu être capturée dans la jungle. Toutefois, sincèrement offusqué d’être pris pour un raciste (qu’il n’est peut-être effectivement pas), celui-ci n’attache d’importance qu’à la question du consentement : « Ce n’est pas une esclave, elle touche un salaire », clame-t-il à son tour, voyant dans cette rémunération la justification de son juste acquittement. Une autre scène du film reprend ce thème en écho lorsque des spectateurs-voyeurs sont également plusieurs à comprendre la nécessité du consentement d’autrui en trouvant que « si [Saartjie] pleure, ce n’est plus drôle ». Bien qu’elle soit peut-être anachronique, cette prise de conscience de la souffrance psychologique de l’autre apparaît alors, après la reconnaissance de l’humanité, comme une deuxième étape indispensable vers un monde où le racisme et la discrimination auront disparu.
Ne comprenant malheureusement pas que si l’on est un être humain, on peut jouer la comédie sans être libre pour autant, les juges entrevoient néanmoins que le consentement ne saurait suffire à définir la dignité, qui tiennent à souligner que lorsque les victimes sont consentantes, la justice ne peut rien pour elles si ce n’est peut-être continuer à les considérer comme telles. Et l’on se réjouit que le consentement ne soit plus aujourd’hui considéré comme la preuve suffisante de la dignité des situations indignes, comme en témoigne l’affaire Loftstory qui, à bien des égards, ressemble à l’histoire de Saartjie. L’être humain doit être traité humainement, y compris par lui-même.
Pour illustrer cette troisième composante de la dignité, Kechiche nous embarque pour le continent. Entraînés par un producteur-proxénète français, Réaux, Saartjie et son afrikaner se retrouvent à Paris. Kechiche entreprend alors de dénoncer l’exploitation de la femme par l’homme à travers une description naturaliste sordide, que même Zola n’aurait peut-être osé faire et dont l’objectif est encore de nous indigner autant que possible. Et là, une chose étrange se produit : on se surprend à s’émouvoir davantage du sort de Saartjie que de celui de ses consœurs prostituées. Ses exhibitions à elle, les saillies dont elle est l’objet, les humiliations qu’elles subies nous révoltent davantage que celles de ses camarades d’infortune. Pourtant, de nombreux spectateurs et critiques ont stigmatisé le jeu si peu expressif de Yahima Torres, la formidable interprète de Saartjie, regrettant qu’elle ne suscite aucune empathie pour son personnage. On avait pleuré pour John Merrick et personne ne pleure pour Saartjie. N’est décidément par Lynch qui veut ! Pourtant, à y regarder de plus près, cette nonchalante apathie, cette absence de réaction et pour tout dire de jeu, que Kechiche a forcément voulue, traduit peut-être, mieux que tout autre intention dramatique, l’aliénation de son héroïne, l’état d’asservissement et de frustration dans lequel la confine des conditions de vie inhumaine.
Nul doute que Kechiche nous enrôle sciemment dans ses combats. Je ne suis pas sûr en revanche qu’il ait voulu absolument créer toutes les mises en abime que ses intentions provoquent. Car on ne peut manquer de s’interroger sur sa direction d’acteur et en particulier sur la performance qu’il demande à ses comédiens et tout spécialement à Yahima Torres dont on nous dit qu’elle n’est pas du sérail. Diderot nous a appris ce qui fait l’acteur, cette capacité à jouer n’importe quel personnage précisément parce que son propre personnage est nié et sa sensibilité oubliée dans la poursuite de sa performance d’acteur, son corps et son esprit étant comme offerts en pâture au public. C’est d’ailleurs la façon dont les juges ont traduit l’argument de Saartjie : « je joue donc je suis libre ». Mais Yahima joue-t-elle ? Yahima est-elle consentante ? Et Kechiche, n’est-ce pas Réaux ? Et si Yahima Torres joue effectivement la comédie librement, pourquoi Saartjie ne l’aurait-elle pas jouée ?
Voilà quelques-unes des questions auxquelles Venus noire nous incitent à réfléchir. Pourtant, la motivation principale du film est peut-être ailleurs. Sous prétexte d’une reconstitution historique et flamboyante du tragique destin de Saartjie Baartman, Kechiche nous engage, sans notre consentement préalable, dans une véritable expérience psychologique, à l’issue de laquelle lui et nous en savons peut-être un peu plus sur les mécanismes individuels de la résistance à l’ignoble.
Beaucoup de critiques, on l’a vu, n’ont pu s’empêcher de penser à David Lynch et à son Eléphant man, pour regretter le peu d’empathie suscitée par l’héroïne. Comme si les victimes d’indignité avaient besoin d’être comprises pour qu’on s’émeuve de leur traitement ! Moi, c’est à Stanley Milgram et à ses expériences sur la soumission à l’autorité au début des années 60, que le film me fait d’abord penser. On se souvient peut-être de la séquence qu’Henri Verneuil en a tirée, avec la complicité d’Yves Montand, dans son formidable I comme Icare. Dans l’expérience originale, des étudiants volontaires participaient, sous l’autorité d’une personne présentée comme compétente, à une « expérience » dans laquelle il leur était demandé d’envoyer des décharges électriques à des personnes donnant une réponse erronée à une série de questions. Les décharges successives étaient de plus en plus fortes et pouvaient même atteindre des doses mortelles. Les sujets de l’expérience étaient en réalité les étudiants volontaires. Milgram cherchait à mesurer le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité « légitime » et à analyser le processus de soumission à cette autorité, notamment quand elle exige des actes posant des problèmes de conscience au sujet. Lors de la première expérience, 25 sujets sur 40 la menèrent à terme en infligeant à trois reprises les électrochocs de 450 volts. Tous les participants atteignirent les 135 volts, éventuellement après encouragement. Beaucoup présentaient néanmoins des signes de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations, rires nerveux, etc.).
A bien des égards, Vénus noire se présente comme une expérience similaire dont le film ne serait que le protocole exclusif. Les défauts (réels) relevés par les cinéphiles sont en réalité les qualités requises pour une telle manipulation, dont la principale est justement la durée excessive qui nous donne ainsi plusieurs chances de quitter l’expérience. Nombre de critiques amateurs, hésitant sur la note à donner au film sur tel ou tel site communautaire, rapportent effectivement le départ de spectateurs avant la fin du spectacle. Et on se demande alors si des caméras ne nous filment pas à notre insu, repérant ceux qui n’en peuvent plus d’horreur ou ceux, qui éprouvant peut-être le plaisir malsain du voyeur, décident consciemment de s’en priver par respect pour la dignité humaine, celle de la victime humiliée mais aussi la leur.
Comme dans l’expérience de Milgram, les participants doivent naturellement avoir la possibilité de quitter l’expérience, c’est même précisément ce qu’il s’agit de mesurer. Toutefois, alors que Milgram encourageait les sujets de son expérience à la poursuivre jusqu’au bout, Kechiche nous donne au contraire de multiples occasions de jeter l’éponge : Ce sont les quelques spectateurs outragés s’échappant du show, à Londres ou à Paris ; les mères de familles reprochant au producteur afrikaner d’avoir exposer leurs enfants à une vision écœurante du monde ; c’est le spectacle maintes fois répété, sous tous ses angles qui devrait finir par nous lasser à défaut de nous écœurer ; c’est la plainte récurrente de Saartjie pour qu’on arrête de la toucher, supplique à peine exprimée dans les premiers temps du spectacle mais qui devient, d’une scène à l’autre, comme un leitmotiv lancinant ; c’est le crescendo des humiliations répétées qui, tel le boléro de Ravel, donne au film son rythme étouffant : vous avez vu Saartjie engoncée dans son justaucorps couleur chair, on vous la montre enchaînée ; vous avez maté ses seins de madone, on vous montre ses fesses qu’on peut toucher ; son cul ne vous suffit pas, la voici allongée et soumise ; vous avez supporté qu’un capitaine de l’empire la chevauche pour rire, la voici chevauchée dans un bordel ; vous en voulez encore, voilà qu’on touche son sexe à qui mieux mieux ; l’avilissement d’une femme noire ne suffit pas à vous écœurer, voici l’indignité d’une vieille bourgeoise blanche, histoire de vous réveiller ; son sein pâle et ridé ne vous émeut pas non plus, faisons lui lécher un pénis d’ivoire sous les encouragements du maître de cérémonie ; et pour ceux qui sont encore là, ceux qui ont vu pourtant pleurer de désespoir notre Saartjie et pour lesquels l’excuse du consentement n’est plus de mise, Kechiche a gardé le meilleur pour la fin : le découpage du cadavre et la mise en bocal de sa vulve monstrueuse et de son cerveau. Mais assez, assez ! Ah tout de même, j’ai eu peur que vous ne criiez jamais grâce.
Un film à voir donc, mais les yeux fermés.
Reste une question morale sur laquelle j’aimerais beaucoup entendre le cinéaste. La courte vie de Saartjie fait un formidable outil de lutte contre le racisme viscéral et s’il s’agissait d’un roman, nous ne sortirions de cette expérience cinématographique que bouleversés par ce destin tragique (et peut-être par notre attitude de spectateur/voyeur) sans nous préoccuper du consentement de notre héroïne de fiction à être ainsi exposée au regard de tous. Malheureusement, Saartjie Baartman n’est pas un personnage de roman et son consentement à être ainsi exposée, le film montre à chaque instant que nous ne l’avons pas. Du coup, au moment terrible où les hommes se décident enfin à reconnaître la nécessité de ce consentement, où le don d’organes à la science obéit heureusement à des règles toujours plus strictes, au moment où ses restes sont extraits des bocaux du Muséum pour que son peuple lui donne enfin une sépulture humaine et digne, voilà que Kechiche l’exhibe à nouveau. Il ne nous raconte pas seulement son histoire mais choisit délibérément de nous montrer son corps nu. Et cette fois, c’est devant le monde entier et sans espoir de repos éternel pour notre héroïne. Car Saartjie n’a décidément pas de chance, la voilà exposée dans un film inoubliable.
[1] Victor Hugo (Les misérables), Henri Troyat (les cent jours de la vénus hottentote) et plus récemment Didier Daeninkx (le retour d’Ataï).
[2] J’ai pourtant lu des critiques reprochant au film l’absence de scénario !
[3] Avec sans doute celle de la confrontation de Saartjie avec un jeune naturaliste.



